Pourquoi avoir choisi le privé ?

Par Stéphanie Deslauriers.

Pourquoi avoir choisi le privé, en psychoéducation ?

C’est la question que j’ai posée à deux collègues psychoéducatrices (parce qu’il y a statistiquement plus de femmes dans notre domaine et parce qu’encore une très petite proportion de notre magnifique profession exerce au privé (moins de 5%).

Voici ce qu’elles avaient à dire :

Isabelle Cyr :

« Pouvoir diminuer mon sentiment d’impuissance que me fait vivre le public. De devoir sans cesse restreindre mes interventions, faire des priorisations cruelles, être confrontée à des directives politiques auxquelles je n’adhère pas, qui vont à l’encontre de mes principes. Laisser de côté la prévention, les pratiques probantes en dépit de l’urgence (créée par une mauvaise gestion de personnel, de budget et d’orgueil) Être la marionnette, celle qui fait face aux parents, en leur disant que je ne peux pas les soutenir, pour cause de mauvaises décisions des hautes sphères (évidemment, ça, je ne peux pas le dire).

Ne pas être utilisée pour mon plein potentiel pour des raisons administratives ou de bonne figure. Considérant répondre à la bureaucratie mal gérée et non au service du jeune.

Un beau mélange de ces facteurs qui font que j’ai envie de faire une différence autrement. Me sentant ainsi plus productive, ayant plus d’impact.”

Eve Anabelle Saintonge :

« 1- la diversité des mandats. Se surprendre à développer de nouvelles habiletés et intérêts que je n’aurais pas l’occasion de faire dans d’autres contextes.

2- la flexibilité des mandats. On peut ainsi utiliser plus de créativité.
3- la conciliation travail-famille. Allô la vie! »

Il m’arrive d’entendre qu’être travailleur autonome quand on est un professionnel des services sociaux, c’est être égoïste. Pourtant, je ne lis pas d’égoïsme, tel qu’on le définit de manière populiste, dans ces deux réponses. Ni en ces deux personnes.

Parce qu’une personne dans ce domaine devrait avoir la vocation, vouloir donner sans compter, sans vouloir recevoir. Hum, oui, c’est en partie vrai. Si on n’aime pas donner, on ne s’oriente pas vers la psychoéducation (ou toute autre profession en services sociaux). Mais, comme n’importe qui, on a des comptes à payer. Hydro, internet, le cellulaire, le loyer/l’hypothèque, l’auto/les assurances qui viennent avec/la passe de bus, l’épicerie, etc.

Ça serait chouette, pouvoir offrir gratuitement son aide quand bon nous semble ET ne pas avoir de souci financier. Mais ce n’est pas la réalité.

Aussi, on a une vision très péjorative de l’égoïsme. Être égoïste est la meilleure façon d’être ensuite altruiste (tsé, une des grandes qualités requises pour être en relation d’aide). Il faut être en mesure de se donner, de se sentir bien avec soi, de trouver un équilibre dans sa vie pour pouvoir être un modèle de ce qu’on prône auprès des usagers et avoir une santé mentale assez solide pour recevoir leur souffrance, leur détresse sans la porter sur nos épaules, prendre du recul pour être en mesure de les guider vers leur mieux-être.

Alors, si c’est égoïste de vouloir gérer son horaire, sa charge de travail, son environnement de travail parce que ça permet d’être ensuite un meilleur intervenant (on est tellement notre propre outil de travail), eh ben, je suis méga égoïste.

En tant qu’outil de travail, on nous rappelle sans cesse un des schèmes relationnels psychoéducatifs : la congruence. Très personnellement, je serais très incongruente de continuer à travailler pour une organisation que je considère malade et qui me rendrait potentiellement tout aussi malade.

En voyant « pousser comme des champignons » les compagnies privées de services sociaux, il faudrait peut-être se questionner sur le fonctionnement actuel de notre système de santé ; cela permettrait de mettre en lumière ce qui pousse de plus en plus de professionnels qualifiés à aller s’épanouir ailleurs.

Car des professionnels (donc, universitaires, ayant minimalement un désir de performance, de dépassement de soi) cherchent à se réinventer, à se sentir stimulés, valorisés, compétents, efficaces. Sentiments que plusieurs d’entre eux ne ressentent plus dans le système public, en raison des coupures incessantes, de la pression de « performer » (voir le plus de clients possibles eu une journée, statistiques quantitatives à l’appui, en faisant fi de l’aspect qualitatif (qui EST notre travail…tsé, la relation d’aide et l’alliance thérapeutique, là ?) et du bien-être des travailleurs). « Mais non, les coupures n’affectent pas les services aux usagers ! ».

Parce que des employés partis en maladie, jamais remplacés, ça n’affecte pas la qualité des services ? Son accessibilité ? Soit je n’ai rien compris en mathématiques, soit on essaie de nous en passer une p’tite vite.