L’athlète derrière Sport’Aide

À L’hiver dernier, j’ai eu le privilège de faire la connaissance de Guylaine Dumont, volleyeuse professionnelle, maman et instigatrice du projet Sport’Aide, une ressource mise sur pied par des athlètes et des chercheurs afin de faire de la sensibilisation, de la prévention et de l’intervention auprès des jeunes athlètes et de leurs proches vivant une situation de violence dans leur milieu sportif.

Guylaine Dumont 

Madame Dumont a généreusement accepté de répondre à mes questions et de se livrer en toute authenticité. Découvrez cette femme sensible, brillante et talentueuse.

Entrevue réalisée par Stéphanie Deslauriers.
QUEL EST VOTRE PARCOURS EN TANT QU’ATHLÈTE?

Ma carrière de volleyball a débuté à l’âge de 14 ans à
l’école secondaire et m’a amenée, dès l’âge de 15 ans, à sortir
de mon environnement familial dysfonctionnel où règnait la violence. À 17
ans, je me suis exilée à Regina, Saskatoon pour joindre l’équipe
nationale, ce qui m’a permis de parcourir le monde en pratiquant ma
passion.
J’ai accumulé, entre 1989 et 2005, douze titres canadiens dont neuf
en volleyball de plage et trois en volleyball.  Je suis une des seules
canadiennes à avoir joué sept années au niveau professionnel en
Italie et au Japon, de 1990 à 1997.

À cause d’un burn-out sportif causé par de l’abus psychologique d’un
entraineur, j’ai cessé de jouer pendant deux ans, le temps de donner
naissance à Gabrielle, de me marier et de devenir thérapeute en
relation d’aide. En 2001, j’ai remporté la médaille d’or aux Jeux
de la Francophonie avec ma coéquipière Kathy Tough.  J’ai repris
officiellement  en 2002 à la suite d’appels d’Annie Martin, une jeune
de 20 ans  qui m’a implorée de faire équipe avec elle pour se
qualifier en vue des Jeux Olympiques de 2004.  Quel cran!  Je me suis
lancée dans l’aventure.

(CP PHOTO/COC-Mike Ridewood)
Guylaine Dumont de St-Antoine-de-Tilly, Québec, salue la foule après la victoire du Canada au volleyball de plage aux Jeux olympiques à Athènes le samedi 14 août 2004.

En 2003, nous avons terminé neuvièmes au championnat du monde au
Brésil et cinquièmes lors d’une Coupe du Monde en Chine.  En 2004,
nous avons terminé quatrièmes à la Coupe du Monde de Norvège et, aux Jeux
olympiques d’Athènes, nous avons pris le cinquième rang, la meilleure performance de l’histoire du volleyball québécois.

J’ai mis fin à ma carrière en 2005, en jouant une dernière saison avec une jeune athlète de 22 ans afin de transmettre mon expérience.
COMMENT EST NÉ SPORT’AIDE?

Interpellés par le phénomène de la violence dans les sports, moi, Sylvain Croteau (engagé dans les sports professionnel et amateur depuis plus de 20 ans) et Sylvie Parent (professeure-chercheure spécialisée en harcèlement et abus
chez les jeunes sportifs) avons lancé Sport’Aide en 2013.  Depuis, nous
nous sommes entourés d’administrateurs et partenaires soucieux de
diminuer –  à l’idéal éliminer – ces violences de toutes natures (sexuelle, physique, psychologique, cyber intimidation, etc.) qui enveniment le milieu et les sportifs.

POURQUOI CETTE SENSIBILITÉ À LA VIOLENCE DANS LES SPORTS?
Ma sœur Nathalie Dumont, a disparu alors que j’avais 16 ans.
Natalie vivait son adolescence dans un environnement, aux antipodes
du mien, entourée de drogues et d’alcool. Son corps ne fut retrouvé
que neuf ans plus tard; neuf années d’angoisse, d’espoir, de tristesse,
et de silence pour moi et ma famille. Nathalie a exprimé sa
rébellion face à la violence physique et verbale de notre milieu
familial en fuguant et s’est tournée vers les drogues pour atténuer son
mal-être… Moi, j’ai eu la chance de trouver le volleyball…
Malgré beaucoup d’évènements positifs dans ma carrière sportive,
j’ai vécu beaucoup d’abus psychologique de la part de quelques
entraîneurs et d’intimidation de coéquipières, surtout au début de
ma carrière alors que j’étais une adolescente en quête de
reconnaissance. Ce qui a laissé des traces et a écorché mon
estime déjà fragilisée. Heureusement, je suis allée chercher de l’aide,
je me suis bien entourée et j’ai continué ma croissance personnelle.
Voilà d’où origine cette sensibilité à la violence.

COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS CETTE RÉALITÉ DE VIOLENCE EN MILIEU SPORTIF?

Malheureusement, on observe dans le milieu sportif une banalisation incomparable des gestes et des comportements de violence.  Ce pour quoi nous estimions qu’il était temps qu’un organisme comme Sport’Aide vienne supporter les athlètes et tous les intervenants du milieu sportif (parentes, entraîneurs, dirigeants, bénévoles,
officiel).

QUELLE MISSION VOUS ÊTES-VOUS DONNÉE AVEC SPORT’AIDE?

Sport’Aide a pour mission d’assurer un leadership dans la mise en œuvre d’initiatives favorisant un environnement sportif sain, sécuritaire et harmonieux pour les jeunes sportifs du Québec et fournir un service d’accompagnement aux différents acteurs du milieu sportif, et ce, tant au niveau élite que récréatif.

QUELLES SONT LES RESSOURCES DES ATHLÈTES VIVANT DE LA VIOLENCE?
Dans le monde du sport, il existe peu (voire aucune) ressource traitant  spécifiquement de la violence chez les athlètes.
Ce pourquoi nous avons lancé Sport’Aide.  Chez nous, hormis les
essources offertes au grand public, il n’existe pas vraiment de ressources ou de services dédiés à cette problématique.

Au Royaume-Uni (Child Protection in Sport Unit) ainsi qu’aux États-Unis (SafeSport),
des organisations ont vu le jour afin de contrer et éliminer ce phénomène.

Vous êtes un jeune athlète? Un parent, un entraineur qui a besoin d’aide en lien avec la violence vécue dans le milieu sportif? Consultez le site web de Sport’Aide pour obtenir de l’aide.

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Prescription Inspiration – hors série : Martine Desautels

Martine est prof de 2e année depuis plus de 10 ans. Je l’ai rencontrée via une amie commune (qui est en fait sa cousine par alliance). On a fait notre tout premier salon du livre ensemble, en 2012 (celui de l’Estrie). Sa pétillante fille l’accompagnait et c’est ainsi que j’ai fait connaissance avec une partie de sa famille, avant d’en rencontrer l’entièrement l’été suivant.

J’ai aimé, dès le début, son cœur immense. Ses yeux qui brillent, son sourire qui n’a rien de faux, son humour surprenant et sa créativité débordante. martine desautels

Et, je l’admets, j’aurais donc aimé l’avoir comme prof! Parce qu’elle est authentique et cohérente : ce qu’elle est dans sa vie personnelle, elle l’est également dans sa vie professionnelle, auprès des enfants.

Martine, ça fait 20 ans qu’elle a gradué, qu’elle côtoie les enfants des autres à tous les jours. Qu’elle s’implique au-delà de ses heures rémunérées (32h par semaine).

En fait, Martine, comme l’ensemble des profs, travaille un autre 10h à la maison, pour planifier des activités stimulantes pour ses élèves, pour corriger leurs travaux, dictées et examens, pour préparer les bulletins, pour préparer ses rencontres avec les parents, pour acheter de sa poche et fabriquer du matériel qui facilitera l’apprentissage des moins doués académiquement, tout en stimulant les plus doués. Elle planifie les sorties, participe au plan d’intervention et à sa révision obligatoire aux 90 jours, elle tente d’aider la petite nouvelle à se familiariser avec l’école, son système de fonctionnement et de valeurs.

Et Martine travaille également en surtemps lorsqu’elle doit collaborer  avec la DPJ pour un jeune qui vit des difficultés familiales, elle fait des rencontres avec les ainés de 18, 20 ans afin qu’ils traduisent aux parents du français vers le coréen, le russe, le bengali et j’en passe.

D’ailleurs, elle voit déjà les effets des coupures de l’aide aux devoirs sur ses élèves allophones : ayant des parents ne parlant pas le français, ils ne peuvent aider leurs enfants dans la complétion de leurs leçons à la maison.  Les notes s’en voient affectées et bien souvent, leur estime de soi aussi.

Elle est aussi témoin de la mauvaise presse dont sont victimes les enseignants : des paresseux, toujours en vacances, qui se plaignent le ventre plein, qui n’arrivent pas à stopper l’intimidation, à transmettre les connaissances nécessaires à tous afin d’éviter un redoublement, à nourrir les ventres vides le matin, à régler les conflits qui ont lieu sur la cour d’école, en route vers la maison et parfois, à la maison.

Parce qu’être enseignant, c’est d’abord être un modèle pour les enfants, afin de s’assurer qu’ils soient bien, qu’ils aient mangé, qu’ils soient disponibles affectivement aux apprentissages. Mais avec les coupures d’aide adaptée (psychoéducation, éducation spécialisée, ergothérapie, orthophonie, psychologie, orthopédagogie, etc.), il n’est pas possible pour un seul adulte d’assurer tout cela chez 25, 30 élèves dont certains sont plus « poqués » que d’autres. martine lettre2

Depuis 10 ans, il y a de plus en plus d’intégration d’enfants à besoins particuliers. Mais malheureusement, les services ne viennent pas avec. Ce qui a pour effet de déstabiliser des enseignants, qui ne connaissent pas le diagnostic d’untel, les pratiques éprouvées, les recommandations, qui sont épuisés car il y a 26 autres élèves qui ont également besoin d’aide pour une foule de raisons. Résultat? Épuisement professionnel (burn out, si vous préférez). Des profs à bout, qui ont l’impression de courir après leur queue, après leur temps. Qui se sentent incompétents, insuffisants, laissés à eux-mêmes. À cet effet, Martine observe que plusieurs nouveaux profs de persistent pas dans la profession d’enseignants, entre autres due à cette réalité.

Martine déplore d’ailleurs la « tentative de guérison » au détriment de la prévention. « On n’a pas le temps ni le budget de prévenir ». Éteindre des feux. Être en mode urgence. Tenter de gérer les « cas » les plus lourds et laisser de côté les « plus légers ».

Mais Martine persiste, elle donne ce qu’elle peut, elle fait de son mieux. Et de la reconnaissance, elle en reçoit à petite échelle, lorsqu’une élève de 6e année lui écrit une lettre pour lui dire à quel point elle a été importante dans sa vie, quand un parent lui dit : « Wow! Bravo de faire ce que tu fais : je ne pourrais jamais faire ta job ». Mais pourtant, ce n’est pas le discours qu’on entend dans les médias, qui s’amusent à ternir la réputation de ces passionnés de l’enfance qui passent, bien souvent, plus de temps avec les enfants que leurs propres parents le font.

Et les parents séparés? Il arrive qu’un habite à Québec, qu’il vienne chercher son enfant un vendredi sur deux. Alors, il n’est pas rare que Martine planifie une rencontre de parents, le vendredi à 15h30, lorsque les deux parents sont présents.

Oui, Martine en a vécu, des moments de découragement. Mais jamais elle n’a remis en question son choix de carrière. Parce qu’elle s’accroche aux enfants : « ce sont nos adultes de demain, il faut leur donner des outils et moi, j’en ai quelques-uns. Je dis souvent que ma classe, c’est comme un Canadian Tire. Sauf que des fois, les tablettes viennent en rupture de stock ». Elle se donne donc à 100% pour les enfants, parce qu’elle les aime. Parce qu’elle est consciente que certains manquent de modèles positifs et qu’elle, elle peut offrir cela au meilleur de ses connaissances, de ses compétences et de son savoir-être. Justement, elle s’adapte à chaque élève, elle reconnait leur unicité. Elle leur permet de prendre des moyens pour qu’ils réussissent. « Tu as besoin de travailler à genoux pour pouvoir te concentrer? De te bercer pour te recentrer? Tu n’arrives pas à écrire en lettres attachées? Eh bien, écris en lettres détachées, voilà tout! ».

D’ailleurs, Martine remarque que pour conserver un équilibre, un prof doit pouvoir accepter de ne pas avoir le contrôle sur tout dans une classe : « Tu dois accepter de lâcher prise et de reprendre le contrôle par la suite, parce que la vie est une suite d’imprévus ».martine lettres

Son objectif ultime? « Que les enfants, en se levant, aient envie d’aller à l’école parce qu’ils s’y sentent bien ». Et comment arrive-t-elle à atteindre cet objectif? « En prenant le temps de parler avec mes élèves. Je veux qu’ils se sentent importants, compris, confiants, en sécurité avec un adulte de référence ».

En tout cas, Martine, tu ES une adulte de référence.

À presque pareille date il y a de cela deux ans, j’avais publié une lettre rédigée par Martine, pour ses élèves.

« Ils ne vont pas bien, ceux qui intimident »

On en parle de plus en plus, ces derniers temps.

Le suicide de Marjorie Raymond n’y est pas étranger.

Ça existe depuis longtemps.

Ça laisse des traces depuis longtemps.

Certains ne s’en sortent pas.

Certains se tuent, afin de tuer la souffrance qui les avalent tout rond de l’intérieur, ne voyant aucune issue, n’en pouvant plus d’espérer, en vain.

Certains survivent. Mieux que ça, certains vivent.

C’est le cas de Vicky. Cette maman de 34 ans que j’ai connue grâce à Twitter. Qui, il y a quelques semaines, dans le cadre des « jeudi confession », a confessé s’être fait intimidée étant plus jeune, s’être fait uriner dessus, tabassée. Mais qu’elle y avait survécu.

Je lui ai écris. Il fallait que je lui parle. Pour moi, pour avoir espoir qu’on s’en sort. Pour les autres, pour qu’ils constatent la même chose.

Elle a accepté de me rencontrer.

J’arrive avant elle. Je m’installe à la table du restaurant, en lisant le journal. « Stéphanie? ». C’est elle. Je lui fais la bise. Comment ne pas accueillir quelqu’un de façon chaleureuse quand je sais que je la ferai replonger dans des souffrances, dans des blessures affectives intenses. Quand je sais que dans quelques heures, elle aura changé ma vie un peu, beaucoup. Quand je sais que je la verrai telle qu’elle est, avec ses vulnérabilités, ses plus grandes craintes, ses pires souvenirs, ses pires secrets.

J’ai, assise devant moi, une femme. Et une enfant. Une enfant blessée, devenue femme, devenue mère, amante, amie. Et elle me parle comme je vous l’écris; par flash, par « souvenirs photos », par bribes.

En 4e année, quand elle est déménagée à Rigaud. Qu’elle était la petite nouvelle, que tout le monde regarde, sous toutes ses coutures. Une premier geste d’agression : un enfant prend ses ciseaux et coupe la manche de son chandail dans l’autobus. La honte. La crainte d’être punie. La culpabilité de savoir que sa famille n’a pas beaucoup de sous, que c’est sa mère qui confectionne ses vêtements et qu’un chandail, ça vaut bien plus qu’un simple morceau de tissu. Vicky le cache dans sa poubelle, sous ses retailles de papier, enfoui, effaçant toute trace de son existence.

Vicky qui se fait enduire les cheveux de goudron. Qui doit couper ses cheveux très courts pour en venir à bout.

Vicky qui se fait bousculer dans les marches. Qui fend son coude. Qui se fait dire de se la fermer, si non, elle se fait péter l’autre coude. Vicky qui va à la salle de bain, enroule sa blessure dans du papier de toilette, et la camoufle sous son chandail. Vicky qui, à la fin de la journée, a ses tissus adipeux et ses globules qui ont commencé leur travail de cicatrisation. Avec le papier de toilette pris dans sa peau. Qui doit aller à l’hôpital, se faire vacciner contre le tétanos, se faire coudre le coude.

Vicky qui arrive à l’école le lendemain et qui se fait dicter par la personne qui l’a bousculée de retirer son pansement. Et qui tire, un à un, sur ses points de suture.

Vicky qui se fait une amie. Une victime d’intimidation, comme elle. Mais qui ne se défendent pas l’une l’autre lorsqu’elles se font maltraitées respectivement, parce qu’elles ont peur. Parce qu’elles sont peut-être soulagées, quelque part, de ne plus exister pour autrui pendant que l’autre est la cible des intimidateurs.

Vicky qui se fait mettre le feu à son manteau, qui se fait faussement accuser par son enseignant de fumer en cachette. Vicky qui se fait couper les cheveux dans le cours d’arts plastiques. Vicky qui se fait faussement invitée à une fête d’anniversaire, pour se faire uriner dessus par 5 garçons.

Elle s’est faite une amie; une nouvelle, jolie, avec un corps de rêve. Populaire, appréciée des autres. Qui refusait toute invitation à moins que Vicky ne soit invitée. « Elle en a refusé, des invitations. Mais elle voulait rester avec moi. Elle disait que c’était avec moi qu’elle s’entendait bien, avec moi, qu’elle était amie. Je ne voulais pas qu’elle se tienne avec moi; je savais que ça lui nuirait ». Mais elle s’est tenue avec elle. Pendant 6 mois. Parce qu’elle a du déménagée; son beau-père l’avait agressée sexuellement et elle partait ailleurs avec sa mère. « J’avais tellement de peine pour elle. Et j’avais de la peine pour moi : je savais que si elle n’était plus là, je n’étais plus protégée par sa popularité. Que j’allais redevenir Vicky qui se fait écoeurer ».

Vicky qui, à nouveau, ne veut pas exister. Qui préfère passer inaperçue plutôt que de subir.

Jusqu’à ce que son père soit malade, lorsqu’elle avait 15 ans. Qu’elle pleure devant son casier, que son intimidatrice principale passe devant elle en l’insultant. Que Vicky la rentre dans la case, en lui disant « Ta gueule ».

Jusqu’à ce que son père meurt, que Vicky pleure à nouveau, que cette même intimidatrice la nargue encore. Et puis, black out total. Dans le bureau du directeur. L’autre fille avec le nez en sang. Vicky qui menace de se faire suspendre.

Puis, elle a commencé à vivre. À se faire des amis. Elle a fini son secondaire, rencontré son copain peu de temps après, et a eu deux belles filles. Aujourd’hui, elle a une garderie en milieu familial. Elle est heureuse, elle est bien entourée par ses amies, qu’elle a sélectionnées avec un grand soin.

Son intimidatrice s’est lancé devant un camion quelques années après que Vicky ait eu terminé son secondaire; elle n’est pas allée à ses funérailles. Trop honnête pour ça. Trop intègre pour faire semblant. Cette jeune fille avait fait deux tentatives de suicide avant celle qui a « fonctionné ». « Elle n’était pas bien, elle n’était pas heureuse. Ils ne vont pas bien, ceux qui intimident ».

Son amie qui se faisait aussi intimider avait aussi fait une tentative de suicide au secondaire. Vicky ne réalisait pas que son amie souffrait tant de la situation. Aujourd’hui, elle est dangereuse pour elle-même. On l’a internée puis, on l’a diagnostiqué « schizophrène ».

Et Vicky? « J’ai déjà pensé au suicide mais je n’ai jamais pensé que je le ferais. Pour moi, c’était un processus. Je savais que ça finirait un jour ».

L’espoir.

« J’ai toujours cru que j’était faible ». Encore aujourd’hui, elle est surprise que quelqu’un s’intéresse à elle, à son histoire. Comme si elle croyait encore ce qu’on lui avait raconté pendant tellement longtemps : qu’elle ne valait pas la peine qu’on s’intéresse à elle. Ou que si on le faisait, c’était pour la faire souffrir, et non pas pour comprendre, pour partager sa douleur. Et qu’alors, elle n’avait plus voulu qu’on s’intéresse à elle, qu’on la voie, qu’on la regarde, qu’on sache qu’elle existe.

Encore aujourd’hui, Vicky se traite de niaiseuse quand elle pleure; on l’a tellement niaisée quand elle pleurait à l’école. Et ça ravivait les agressions verbales. Alors, elle tentait de se retenir.

Encore aujourd’hui, Vicky dit que c’est niaiseux, quand elle me raconte des choses d’elle, de son présent, de sa famille, de son chum, de ses filles.

Parce que Vicky, elle a voulu outillé ses filles, qui ont 9 et 13 ans aujourd’hui. Elle a voulu les sensibiliser au mal que ça peut faire d’intimider quelqu’un. Elle a voulu qu’elles soient en mesure de se défendre, de s’affirmer. Et malgré tout ce que Vicky a fait pour ses filles, malgré ce qu’elle leur a dit, je crois que le plus beau de son travail de maman, c’est qu’elle a aimé ses filles. Et qu’elle leur a fait sentir. Qu’elle leur a ainsi permis de se construire en tant qu’êtres humains, de bâtir leur estime de soi. Pour qu’elles sachent qu’elles valent la peine qu’on les traite avec respect, qu’on les aime, qu’elles n’ont pas besoin de faire du mal pour avoir du pouvoir, des regards, de l’attention.

Vicky est forte, malgré qu’elle se croie faible. C’est d’ailleurs une caractéristique de certains gens forts; ils ignorent qu’ils le sont.

Une jeune fille de 18 ans, aussi rencontrée sur Twitter, a écrit « Elle est courageuse, Marjorie ». Tout de suite, Vicky lui a adressé un message. Depuis ce temps, elles correspondent. Vicky agit à titre de confidente, de source d’inspiration.

Il ne faut pas être courageux, pour se suicider. Il faut avoir arrêté de vouloir exister aux yeux des autres puis, à nos propres yeux. On ne renait pas du suicide sans souffrance. On ne renait tout simplement pas. Mais on survit, à l’intimidation. On peut même vivre.

-Stéphanie Deslauriers

Ode à la générosité

J’ai rencontré Kim alors que j’étais animatrice en autisme dans un organisme communautaire de la Rive Sud de Montréal. Je me rappelle encore de la première fois où nous nous sommes parlées; elle venait chercher son fils à la fin de la journée. Son fils et moi sortions de la piscine et étions en route vers le parc. Et elle sortait de sa voiture; sa longue chevelure noire de jais flottait au gré du vent. Elle s’est retournée, son visage s’est littéralement illuminée d’un sourire lorsqu’elle a aperçu son fils, fatigué mais heureux de sa longue journée.

Autant elle dit avoir vu quelque chose de spécial en moi, de différent, autant je crois que c’est moi qui ait vu cela en elle. Et comme ça, nous avons commencé à parler. De son fils, certes, mais de l’autisme, de mon parcours académique et professionnel, de ma vie et puis, de la vie. Et je ne sais trop comment, mais nous sommes restées en contact par la suite.

Alors que j’allais garder ses deux garçons, elle m’invitait à coucher, après que nous ayons parlé des heures durant, à son retour en fin de soirée. Et le lendemain, elle me préparait mon dîner, avant d’aller me porter au travail. Quand même. Qui refuserait une carrière en gardiennage après s’être fait traitée de la sorte!

Et Kim a, depuis que nous nous connaissons, toujours été intriguée par la générosité des gens qui travaillent auprès des enfants comme son fils (et par « comme son fils », j’entends « des gens différents, qui ont des besoins particuliers »).

Mais elle ne réalise pas sa propre générosité…

J’en ai rencontré, des parents d’enfants autistes. Pas loin d’une centaine. Et laissez-moi vous dire qu’ils ne sont pas tous comme elle, ni comme Sylvie, cette maman que j’ai rencontré dans le cadre de mon projet de mémoire à la Fondation Mira.

L’an dernier, mes collègues et moi avions à réaliser un outil de mesure dans le cadre d’un cours universitaire. Et cet outil pouvait mesurer tout ce que nous voulions! Nous avons donc choisi de « mesurer » le bonheur, la qualité de vie des mamans d’enfants autistes. Et Kim a, sans grande surprise, accepté de se prêter au jeu. Après avoir fait nos analyses statistiques, les résultats qui en ressortaient, grosso modo, étaient que les mamans qui prenaient du temps pour elles, qui accordaient une importante particulière à leur propre bonheur, en tant que femmes et épouses, étaient plus heureuses! Et qu’une maman plus heureuse permet des relations avec ses enfants plus harmonieuses, satisfaisantes et agréables pour les deux parties!

Et plus tard, alors que nous parlions de tout et de rien, puis de tout, à nouveau, Kim m’a confié qu’après l’annonce du diagnostic de son fils, elle et son mari se sont assis, ayant en main le programme de leur théâtre favori, afin de s’y abonner. « Ainsi, on était obligé de faire quelque chose, de sortir, de penser à nous ». Et elle a dit à son mari : « Tant que toi et moi ça va, ça ira avec les enfants ».

Et elle avait raison. Et ça, je le dis plus que souvent aux parents des enfants que je vois en suivi : « Tant que vous allez bien, en tant qu’individu et que conjoint, votre famille ira bien. Vous êtes les piliers de votre famille. Si vous vous écroulez, tout le monde vous suit dans votre chute. Mais si vous allez bien, tout le monde vous suit aussi ».

Et tout ceci concorde avec une conférence de la Dre en travail social Brene Brown, sur le site TEDx; sa présentation portait sur le pouvoir de la vulnérabilité. Les grandes lignes de sa présentation sont celles-ci :

« Le courage d’être imparfait
La compassion envers soi en premier lieu
La connexion authentique avec autrui
La beauté de la vulnérabilité »
-Brene Brown, traduction libre

Donc, ce serait d’affirmer qu’un être généreux est quelqu’un qui l’est avant tout envers soi-même. Et qu’ainsi, cet être peut mieux s’ouvrir aux autres, se tourner vers ceux-ci, afin d’être généreux envers eux. Ne sommes-nous pas en train de déconstruire le concept de « l’égoïsme »? Ainsi, pour arriver à être altruiste, il faut savoir être égoïste en premier lieu? Enfin.

Et lorsque je complimente Kim et son mari sur leur façon d’élever leurs fils, elle me répond qu’ils n’y sont pour rien. Qu’ils n’ont fait qu’être les guides de leurs enfants, comme le sont les tuteurs pour les plantes. Et moi, de lui rétorquer qu’un tuteur permet aux plantes de pousser plus haut, plus grand, plus fort, de chercher la lumière et que ce ne sont pas toutes les plantes qui en bénéficient. Et que non seulement elle et son mari ont été les tuteurs de ces deux magnifiques plantes, mais ils les ont arrosés, même quand l’eau se faisait rare, qu’ils leur ont donné de l’engrais, même lorsqu’il se faisait plus cher, ou plus loin. Et qu’ils leur ont offert la lumière, même en temps de pluies diluviennes.

Et Kim m’avait déjà écrit, à une occasion quelconque, qu’elle avait appris, avec et grâce à son fils autiste, à ne pas attendre un deuxième sourire lorsqu’il lui en offre un. Mais de le savourer, tout simplement. Et elle m’avait fortement recommandé de vivre LA vie, pour tous ceux qui, comme son garçon, ne peuvent vivre que leur vie. Et elle me répète souvent de me dépasser, de croire en moi, d’aller plus haut, plus loin, car si non, « it would be a waste ».

Des parents comme elle, il n’y en a pas des tonnes. Et des parents comme elle ne réalisent pas qui ils sont et à quel point ils le sont.

Parce qu’avant d’être auteure, elle a été chef, avocate, traductrice mais surtout, une maman extraordinaire qui donne envie de croire encore, qui donne espoir, qui réchauffe le cœur juste à l’idée que des enfants puissent avoir une mère comme elle et qu’ainsi, le monde n’est pas qu’échecs et déceptions, comme il m’est arrivé de le croire, et comme il m’arrivera sans doute de le croire à nouveau.

Alors, que vous soyez mamans ou papas, soyez heureux. C’est la meilleure façon d’avoir une famille heureuse et des enfants qui « poussent » bien.

-Stéphanie Deslauriers

Pas folle, la fille.

J’étais stressée, à l’idée de rencontrer Valérie.

Peut-être parce que les troubles de santé mentale ne sont pas ma tasse de thé. Parce que je n’y connais pas grand-chose, outre ce que j’ai appris, de façon théorique, dans mes cours universitaires. Parce que je n’ai aucune expérience avec les adultes qui ont un diagnostic de trouble de la personnalité borderline avec traits psychotiques. Parce que moi aussi, j’ai tendance à craindre ce que je ne connais pas.

Peut-être parce que je la connais, aussi. Ou la connaissais, plutôt; nous avons fréquenté la même école secondaire. Elle était dans mon cours d’histoire, en secondaire 4. Et dans probablement bien d’autres au cours dans années antérieures. Mais je me rappelle de cette année-là, de ce cours-là.

Je trouvais cette fille tellement belle, avec ses lunettes à grosse monture, avec son nez percé, avec sa chevelure de feu, avec sa marginalité, qui, je trouvais, lui allait si bien. Elle dégageait une force à tout casser, qui aurait pu faire plier des barres de fer et éclater des fenêtres.

Puis, j’ai été stressée à l’idée de transposer son vécu, son partage, sa vie, sa souffrance, sur papier. J’ai eu peur de ne pas être à la hauteur, de mal exprimer ce qu’elle a tant ressenti, de ne pas trouver les bons mots, de ne pas les utiliser au bon moment, un bon endroit.

Alors voilà pourquoi j’ai attendu un matin, où il faisait encore sombre, où j’avais encore mes bouchons dans les oreilles, comme si j’étais coupée du monde extérieur; où j’étais seule à la maison, avec mon ordinateur et ma lampe de travail pour entrer à nouveau dans son univers, pour arriver à vous le partager.

Enfant, Valérie faisait de la gymnastique. Elle en mangeait. Elle était disciplinée et voulait être la meilleure. Et ce, malgré sa grande taille, sa carrure, sa différence d’avec les autres filles dans son cours, qui étaient toutes petites et menues, et aussi plus légères, qui avaient donc plus de facilité à exécuter les mouvements. À l’école, elle réussissait bien. En fait, c’était la meilleure. Elle était présidente de sa classe, entre autres. Elle avait des bonnes notes, aussi. Mais elle a vite réalisé que ce n’est pas cool, à cet âge, de bien réussir. D’être aimée des enseignants. Et, avec sa poussée d’acné en 5e année, puberté précoce oblige, elle a été la cible de railleries de la part des autres élèves de l’école. Et, comme elle le faisait depuis quelques années déjà, elle a continué à se réfugier dans ses livres. À vivre à travers les lignes, à travers les virgules, à travers les mots. Elle vivait alors seule avec sa mère, séparée depuis bien longtemps de l’homme avec qui elle avait confectionné sa fille et séparée, aussi, de l’homme qui suivit ce premier homme. Valérie n’a ainsi jamais connue son père. Et à partir de ce moment, elle vivait seule avec sa mère, qui se sentait bien seule, elle aussi. Sa mère n’avait pas vraiment d’amies, n’était pas vraiment proche des membres de sa famille, qui, de toutes façons, ne faisaient que boire et se plaindre, en tentant de trouver qui avait le moins bien réussi, lorsqu’ils se réunissaient.

Ainsi, Valérie était tout ce que sa mère possédait, la seule personne qu’elle avait au monde. Et sa mère le lui disait. Et Valérie, à peine âgée de 8, 10 ans, sentait déjà la pression que signifiait « être la seule personne au monde pour quelqu’un ». Pour sa propre mère. Et elle n’avait pas envie de signifier la totalité du monde pour sa mère.

Et à l’âge de 10 ans, fidèle à ses livres, elle découvrit des manuels de nutrition, où étaient indiqués le nombre de calories pour chaque aliment. « Pourquoi pas », qu’elle s’est dit, la petite. « Ce n’est qu’un jeu ». Et c’est à ce moment qu’elle a commencé à calculer, dans son cahier, toutes les calories ingérées à chaque jour. Et qu’elle se donnait des défis, de diminuer la quantité de calories pour aujourd’hui et demain, ah demain! Je mangerai encore moins. Puis, à d’autres périodes, elle calculait moins. Et à d’autres encore, elle calculait plus. « Probablement que lorsque j’avais des frustrations, ou des événements négatifs dans ma vie, je recommençais à compter les calories ».

Ce n’est que deux ans plus tard que sa mère s’en rend compte. Et il s’agit d’une libération pour Valérie, alors au secondaire : « je n’avais plus à me cacher, à jeter mon lunch en cachette, ou à trouver des raisons pour ne pas souper. Je lui disais simplement que je ne mangerais pas ». Un point c’est tout. Puis, Valérie, assise dans le sous-sol de son amie Laurie (nom fictif), à parler de la pluie, du beau temps, mais surtout de la pluie, lui parle de son mal de vivre et du fait que depuis 2, 3 ans, elle ne mange pas beaucoup, pas souvent. Parce qu’elle n’a pas envie de manger, parce qu’elle se sent en contrôle, quand elle arrive à ne pas manger, elle sent qu’elle a du pouvoir sur son corps, qui a faim, mais elle est si forte qu’elle ne flanche pas. Et Laurie de lui avouer qu’elle aussi, elle se prive de nourriture. Et c’est à ce moment que la compétition commence. Les deux adolescentes se lancent des défis; si une est capable de ne manger que 100 calories par jour, alors l’autre aussi est capable, et peut-être même de manger moins! (Et 100 calories, que m’a dit Valérie, ça représente 2 toasts Melba et une pomme. Pour toute une journée. Et le cerveau a besoin de 100 grammes de glucides par jour pour bien fonctionner. Ça, c’est Isabelle Huot qui l’a dit, à la télé.)

Et la mère de Valérie, qui voit bien que sa fille ne mange presque pas depuis des années, qui constate aussi que son amie Laurie, qui est souvent à la maison, ne mange pas plus, s’inquiète. Elle appelle le père de Laurie, qui n’avait pas remarqué ceci chez sa fille. Comme la mère de Valérie, pendant deux ans.

Un jour, alors que Valérie est en secondaire 2, sa mère vient la chercher à l’école sur l’heure du dîner. En entrant dans la voiture, elle voit ses valises sur la banquette arrière. Elle sait. Elle sait qu’elle s’en va à l’hôpital. Et elle sait que sa mère est venue la chercher à l’école pour éviter que sa fille fasse une crise et refuse de s’y rendre avec elle. Parce que ça faisait plusieurs fois que sa mère lui parlait de ses inquiétudes et que Valérie n’en avait que faire.

Elle entre à Douglas, où elle file doux…les trois premiers jours. Parce que son amie Laurie aussi arrive à Douglas. Trois jours après l’arrivée de Valérie. Et les intervenants insistent pour que les deux amies ne soient pas sur le même étage et pour qu’elles n’aient pas de contact ensemble. Parce qu’elles sont une mauvaise influence l’une pour l’autre. Parce que les patients de Douglas, traités pour anorexie, n’ont droit qu’au contact des membres de leur famille, les mardis. Et c’est à ce moment que Valérie se rebelle; elle trouve tous les moyens pour contourner les règles. Par exemple, personne n’a droit de porter de noir. Alors, elle met des vêtements disparates ensemble. Et elle se fait avertir d’aller se changer. « Mais pourquoi? Je ne porte pas de noir? C’est pas mon problème, si tu trouves ça laid, comment je m’habille ». Et elle refuse de manger les repas qu’on lui apporte. Qui, de toute façon, la font vomir à tout coup. Parce que son estomac, étant un muscle, a rapetissé; ça fait quand même plus que deux ans qu’elle mange à peine. Et son corps n’arrive pas à ingérer autant de nourriture. Et, tout comme les autres patients sur son étage, si elle ne gagne pas le poids recommandé à la fin de la semaine, elle n’a pas de sortie chez sa mère et doit rester alitée une semaine entière. Avec la permission de lire 20 minutes par jour. Une semaine, sept jours, 168 heures à fixer son plafond. À voir défiler toutes les idées dans sa tête. C’est pendant les longues heures passées dans son lit d’hôpital qu’elle commence à se mutiler. À se lacérer les avant-bras avec ses ongles. Parce que, pendant trois semaines consécutives, elle n’a pas pris le poids nécessaire. Et pendant trois semaines, elle est restée dans son lit.

Douglas a été son logis pendant trois mois. Trois mois pendant lesquels elle a été déconnectée de la réalité, de la « vraie vie », où les règles sociales ne s’appliquent pas, où elle peut laisser libre cours à sa folie. Sans jugements, sans regards de travers.

Elle est rentrée chez elle, parce qu’elle avait pris le poids qu’elle devait prendre. Mais elle n’allait pas mieux. Une personne anorexique n’est pas guérie parce qu’elle mange. Les blessures affectives derrière le symptôme apparent sont toujours là. Et Valérie, depuis qu’elle est toute petite, veut mourir. Ou plutôt, elle ne veut pas vivre. Elle dit ne pas être faite pour la vie. Ou la vie n’est pas faite pour elle. Sa grand-mère lui avait déjà dit qu’elle ne serait probablement plus là dans 20 ans mais que Valérie, elle, y serait. Et, alors âgée de 8 ans, elle s’était dit : « Mais qu’est-ce qu’elle en sait, elle, si je serai toujours en vie? ».

Valérie, malgré qu’elle était chez elle, qu’elle avait recommencé l’école, se mutilait; elle se coupait les avant-bras, surtout. Et elle entendait une voix dans sa tête qui lui disait de le faire, chaque fois qu’elle avait une émotion négative à gérer. Et elle le faisait. Et avec le temps, elle s’est rendue compte que c’était un automatisme, un réflexe, un « action-réaction » de le faire. Sans réfléchir.

Les blessures physiques extériorisaient ses blessures psychiques. Sa souffrance était exprimée ainsi; la plaie, la douleur sur ses avant-bras concrétisait ce qu’elle ressentait à l’intérieur, sans qu’elle ait à mettre de mots dessus. Et ça la soulageait, ça la libérait de son mutisme.

Et rendue en secondaire 4, ses amis étaient las de Valérie; ils ne croyaient plus sa souffrance, puisqu’elle avait été traitée. Elle était supposée être guérie. Donc, si elle jetais son lunch, se coupait, se plaignait, ça ne devait être que pour attirer l’attention, qu’ils pensaient. Et Valérie aussi, a commencé à en douter. Puis à le penser.

En novembre, voyant venir le temps des Fêtes, voyant venir les réunions familiales à saveur d’alcool, de plaintes, de souffrance, sentant qu’elle n’allait pas bien, qu’elle avait besoin de se faire prendre en charge, de se laisser aller, elle a voulu retourner à l’hôpital. Mais elle n’était pas assez maigre. Alors, elle s’est arrangée pour le devenir. Elle s’est fait admettre au Children’s Hospital. Que pour deux semaines. Merde. Alors, elle mangeait moins, pour que l’hôpital la garde plus longtemps. Et elle a rencontré un préposé aux bénéficiaires, fin comme tout, doux comme de la soie, gentil comme un agneau. Qui venait la voir à sa chambre, pour parler. Juste pour parler. Et Valérie, elle s’en souvient de lui. Probablement parce qu’il l’a fait se sentir quelqu’un. Pas juste une malade anorexique internée en psychiatrie. Puis, elle a rencontrée la « art therapist ». Qui lui a fait comprendre beaucoup de choses sur elle.

Et, elle était de retour chez elle. Avec sa souffrance, encore. Elle n’est pas retournée à l’école, cette fois. Parce qu’elle y vivait trop de pression, trop de stress, et elle craignait de craquer encore. Elle a complété son secondaire 4 et a fait son secondaire 5 en un an, aux adultes. (Tsé, quand tu ne veux pas te mettre de pression dans la vie…!)

Et elle a rencontré des amis là-bas, après avoir coupé les ponts avec ses amis du secondaire. Parce qu’elle ressentait le besoin, chaque fois qu’elle transitait vers une nouvelle étape de sa vie, de laisser derrière elle, dans ses souvenirs, ceux avec qui elle avait partagé ces moments maintenant passés. Elle ne parlait alors pas de ses problèmes avec ses amis. « Ça aurait donné quoi? Moi-même, je ne comprenais pas trop ce que je vivais et je ne trouvais pas les mots, de toute façon, pour leur expliquer ».

Et il lui arrivait encore d’entendre cette voix, dans sa tête. Qui lui disait toujours des choses négatives; qu’elle n’y arriverait pas, que c’était trop pour elle, qu’elle devrait mourir, se couper. Et Valérie avait peur, car elle constatait que cette voix ne venait pas d’elle. C’est comme si elle captait des ondes extérieures, à l’intérieur. Et elle avait peur d’être folle, de devenir schizophrène, de rester ainsi toute sa vie. Elle pouvait passer des journées entières à dormir ou encore, des journées entières éveillée, à ne dormir que 20 minutes par nuit. Et à stresser avant de s’endormir, à avoir l’impression de ne pas contrôler toutes les pensées qui circulent à une vitesse folle dans son cerveau, à angoisser, à manquer d’air, à suffoquer.

Les médecins pensaient alors qu’elle était bipolaire. Et Valérie ne voulait pas être bipolaire parce que ça, tu l’es à vie. Et tu prends de la médication à vie. Et Valérie, ça faisait déjà quelques années qu’elle en prenait. Et elle savait qu’elle ne voulait pas dépendre de ces substances psychotropes toute sa vie.

Et de diagnostics en diagnostics, de thérapeutes en thérapeutes, de psychologues en psychologues, de psychiatres en psychiatres, Valérie apprend qu’elle a des troubles de personnalité borderline avec des traits psychotiques. Le premier diagnostic explique le « c’est tout ou rien » de Valérie. Explique sa crainte de l’engagement, sa peur des responsabilités. Explique aussi ses changements d’intérêts, en termes d’amis, de passions, du jour au lendemain. Explique son intensité émotionnelle, aussi. Et le deuxième diagnostic explique les voix dans sa tête. Dont elle est consciente. Ce qui fait en sorte « qu’elle n’a que » des traits psychotiques et non pas un diagnostic pure et dure. Et l’anorexie, la mutilation, les troubles dépressifs, dans tout ça? Probablement que des symptômes précoces du trouble de personnalité borderline, selon son psychiatre, qui se diagnostique généralement dans la vingtaine (Valérie a eu son diagnostic à 18 ans).

Et aujourd’hui? Aujourd’hui, Valérie habite en appartement, sans sa mère. Et ça, ça a fait une différence dans sa vie. Parce que sa mère se sent seule, parce qu’elle a fait porter le poids de son bonheur sur les épaules de fille et parce que sa mère aussi, a des troubles dépressifs. Et là, Valérie n’est plus sous le même toit qu’elle, 24h sur 24, sept jours sur sept. Ça fait aussi une différence parce que Valérie réalise qu’elle est capable de payer un loyer, de mettre de l’argent de côté, d’entretenir son chez elle…elle est capable de ne pas s’enfuir devant des responsabilités. Et elle est capable de garder le même emploi depuis quatre ans. Et d’avoir des amis. Et de faire de la boxe et de prendre des cours à l’Université qui l’intéressent. Et tout ça, sans médication depuis un an. Un an, à être capable de gérer, sans l’effet d’antidépresseurs, d’antipsychotiques, d’anxiolytiques, des différends avec son propriétaire, des conflits avec des collègues, son stress, avant de recommencer les cours.

Et moi, de la rencontrer dans un petit bistro de Longueuil, de la trouver toujours aussi belle, aussi différente, aussi forte, aussi intense. Aussi généreuse. Aussi battante, énergique. Et fière. Bravo Valérie, tu as toute mon admiration.

-Stéphanie Deslauriers

 

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