Un système malade

Par Stéphanie Deslauriers.

Avis : ce texte est une (genre de) fiction. Tous les éléments qui s’y trouvent sont vrais. MAIS. Ils ont été tirés d’échanges, de confidences, de situations vécues par moi-même ainsi que par un large éventail de collègues que je connais personnellement ou non. Voilà pourquoi aucun milieu n’est mentionné ni aucun nom. 

Lundi matin.

7h15.

J’arrive au bureau, vais porter ma boite à lunch dans le frigo de la cuisinette, me dirige vers le local que je partage avec trois de mes collègues.

Avant mon arrivée, le mois dernier, cela faisait près de trois ans qu’elles n’étaient que trois. C’est que celle en congé de maladie n’a jamais été remplacée, pour raison de « efforts budgétaires ». En fait, elle a été remplacée. Par une autre qui est partie en maladie, une qui est partie en maternité, une autre qui est partie en maladie et ainsi de suite.

Au final, depuis trois ans, elles sont trois intervenantes là où elles auraient dû être quatre.

Quatre pour gérer des crises familiales, des placements en foyers de groupe/unités du centre jeunesse. Quatre pour assurer un suivi 365 jours par année, de 8h à 21h. Quatre pour passer deux, trois parfois quatre heures/demi-journées par semaine avec chacune de ces familles dans lesquelles rien ne va plus. Quatre pour assumer le rôle de personnes-ressources que peu de professionnels veulent assumer.

Mais non, elles étaient trois.

Deux d’entre elles sont parties en maladie. L’autre a tenu le fort mais a cru craquer. La seule chose qui lui a fait tenir bon ? Une quatrième intervenante – moi – arrivait.

Mais je l’ai vue, à tous les jours, avoir mal à la tête/au cou/au dos. Je l’ai sentie fatiguée, parfois découragée, voire envahie par les situations professionnelles auxquelles elle faisait face.

Elle aurait aimé en parler en supervision clinique, mais ce service a été coupé. « Efforts budgétaires ».

8h10.

Je croise une collègue d’une autre équipe, qui m’annonce qu’elle est venue avec son conjoint, la veille, afin de repeindre son bureau qui était en piètre état.

La veille ? Mais c’était dimanche ? Oui. Elle est venue un dimanche pour entretenir son bureau, ce lieu où elle reçoit jeunes et parents afin qu’ils se confient, travaillent sur eux-mêmes. Parce qu’elle avait le souci de travailler dans un environnement agréable, qu’elle pourrait offrir aux usagers en détresse qui y passent, du lundi au vendredi.

8h20.

Je quitte pour ma première rencontre à domicile avec une jeune qui vit de grands enjeux au plan de l’anxiété, ce qui fait en sorte qu’elle refuse de sortir de chez elle, d’aller à l’école, d’aller magasiner, d’aller manger au resto et ce, même si elle adoooore l’école, magasiner et manger au resto.

Je passe la chercher, parle à ses parents et l’amène au resto du coin, où on va déjeuner. Parce qu’elle a accepté de sortir de chez elle. Je prends ma carte de crédit pour payer la facture. Je ne me ferai pas rembourser ces frais. « Efforts budgétaires ».

11h50.

De retour au bureau, je me dirige vers la cuisinette pour faire chauffer mon plat. J’y croise une infirmière que j’ai rencontrée, l’année dernière, avant même d’être une employée de la boite. Une chic fille qui a changé mon pansement jour après jour, pendant près d’un mois, suite à l’ablation de mon appendice qui a rencontré, disons, quelques complications. Oh ! Mais au départ, même si le chirurgien avait fait la demande, bleue sur blanc, qu’on change mon pansement TOUS LES JOURS, ça n’a pas été le cas au début. « On n’a plus de place demain. Ça va aller à dans deux jours ». « Non, mais, j’ai déjà été ré hospitalisée en raison d’une infection. Il faut le changer tous les j… » « Désolée, on n’a plus de place demain ».

Alors que je dine, je reçois un texto d’une jeune en détresse. Rendez-vous d’urgence pris pour dans 20 minutes. Une situation de crise qui nécessitera une intervention policière et qui prendra, finalement, tout l’après-midi.

Je rentre à la maison claquée.

Repeat pendant six mois. J’aurai tenue six mois dans un bureau sans fenêtre à la climatisation défectueuse, qui occasionne une mauvaise circulation d’air, des maux de tête et une température très confortable de 27 degrés Celcius pour travailler en plein été. Six mois durant lesquels je n’aurai jamais reçu mon matériel de travail (ordinateur, permettant aux intervenants de faire leurs notes au dossier, leur rédaction de rapport, leurs recherches Internet pour leurs usagers). Puis, j’aurai attendu un autre trois mois avant de recevoir mon fameux 4%. « Changements au niveau des ressources humaines. »

Y’en a qui toughent ben plus que moi. Y’en a qui restent parce qu’elles ont de bonnes assurances maladies. D’autres, parce qu’ils ont une famille à faire vivre et une paye à toutes les deux semaines. Mais je vous le dis, le moral est à son plus bas, dans le public. Les frustrations sont nombreuses et le sentiment d’impuissance, très fort. Pas pour rien que plusieurs partent en maladie. Que les plus vieux font des « X » sur leur calendrier, comptant le nombre de jours qui les séparent de la retraite.

Un système malade rendra toujours ses membres malades.

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