Le corbeau sans le renard

Par Stéphanie Deslauriers.

Le corbeau (à moins que ce soit une corneille?), présage de ta mort qui me sera annoncée les jambes écartées, les pieds dans les étriers.

Mon cœur qui fait 8 tours avant d’arrêter pis de repartir dans l’autre sens.

Le goût du métal dans ma bouche. Ma langue qui prend toute la place, ma gorge qui se serre, qui me brûle, qui me muettise.

Mes mains qui s’humidifient, qui ne sentent plus celle de ton nouveau ex-père, même s’il me broie les jointures, ‘parait.

 

L’improbabilité.

Le ridicule ne tue pas, qui disent.

 

Moi, ça m’a un peu tuée.

Après, j’ai envié tous les p’tits bobos des Autres. Parce qu’ils étaient p’tits. Plus p’tits que toi, en tout cas. Même si t’étais grosse comme…j’sais pas. Un p’tit pois, peut-être.

Après, c’est devenu moi pis les Autres; tous ceux qui n’étaient pas moi, ni toi.

Nous.

Tous ceux qui ne pouvaient pas comprendre qu’un petit pois, ça prend beaucoup de place dans le cœur pis dans la tête.

« Comment tu l’sais, que c’t’ait une p’tite fille? »

« Ben là, elle était pas plus grosse qu’un pois! »

« Daphné…c’est un beau nom. T’as pas peur de vouloir appeler la prochaine de même pis de pas pouvoir? »

Ta gueule! Ta gueule ta gueule ta gueule ta gueule.

Ça fait un an, pis j’t’encore en criss. Pas autant qu’avant. Pas aussi souvent, non plus. Mais quand même. J’t’en criss. Pas contre toi, là. Contre les Autres, des fois. Contre moi, qui a pas été capable de te faire grossir plus qu’un petit pois. Contre la vie. Contre le corbeau. Contre les étriers. Contre la gynéco qui avait une mauvaise nouvelle à nous annoncer. Contre la mauvaise nouvelle. Contre la fille qui a eu sa fille la même journée que toi, t’étais supposée naitre. Contre ma gorge encore serrée. Contre mon cœur qui bat pas mal plus vite qu’avant. Contre le bas de mon ventre qui me fait mal, de c’temps-ci.

#1an #deuilpérinatal

—–

J’ai hésité longuement avant de publier ce texte. Parce qu’il est personnel, intime, même.

Parce que je suis une psychoéducatrice, une professionnelle qui vient en aide à des individus en situation de vulnérabilité.

Puis, je me suis demandé : « si tu le publies, c’est pour quoi? ».

Et je me suis rappelée mon désarroi, le 20 août dernier. Ma surprise de ne trouver aucun site, aucune ressource pour les endeuillés périnataux.

J’ai eu de la chance : une voisine m’a prêté un livre à ce sujet, Au-delà des mots.

Puis, je suis tombée, après moult recherches, sur les coordonnées de Nathalie Dubreuil, psychologue qui se spécialise, entre autre, dans le deuil. Je l’ai trouvée via le site de la Maison Monbourquette (http://www.maisonmonbourquette.com/), qui œuvre également dans le contexte du deuil en tous genres. N’hésitez pas à aller chercher de l’aide professionnelle, que ce soit en CLSC, au privé ou auprès de votre PAE.

Ceci me fait constater à quel point le deuil périnatal est tabou; on n’en parle peu ou pas, on croit à tort qu’il n’y a pas de besoin en termes d’accompagnement alors, il y a peu (voire pas du tout) de ressources spécifiquement axé sur ce type de deuil.

Comme on n’en parle peu, on le comprend peu, aussi. Autant quand ça nous arrive que quand on tente de chercher du soutien dans notre entourage. On minimise, on se trouve tarte d’avoir de la peine pour « juste un p’tit pois » – d’ailleurs, les autres nous le rappellent sans cesse, croyant apaiser notre douleur. Mais ça provoque l’effet inverse; on se trouve encore plus tarte de se sentir en deuil ET d’avoir osé en parler. Alors, on garde pour soi. On souffre en silence.

Enfin, si j’ai publié ce texte, c’est que j’aurais peut-être eu besoin de me sentir comprise, moi aussi, il y a un an. Et je me dis que si un(e) endeuillé(e) périnatal peut trouver du réconfort, ne serait-ce qu’en se sentant compris et validé dans ses émotions, mon but aura été atteint.

Et en tant que psychoéducatrice, je suis humaine, moi aussi. Et c’est ce qui me permet d’être une encore meilleure intervenante.

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2 réflexions sur “Le corbeau sans le renard

  1. Quel beau texte Stéphanie! Poignant, criant de vérité. Je t’en avais déjà glissé un mot (ou quelques lignes), mais je suis aussi passée par là, deux fois plutôt qu’une. C’est très difficile de perdre un bébé. Ça fesse droit au cœur, ça vient nous tortiller les tripes, l’instinct maternel, celui de la vie et de donner la vie, c’est un peu indescriptible si tu ne l’as jamais vécu. C’est la première fois où j’ai eu une discussion dans le blanc des yeux avec la vie et la mort et j’ai compris qu’elles étaient les plus fortes. Malgré le temps qui a passé, malgré mes 2 beaux enfants qui grandissent (trop) vite et qui sont plein de vie, je porte encore les marques de ces 2 grossesses avortées trop tôt. Mon corps en est encore fatigué. Je n’ai pas d’autre conseil à te donner que de seulement garder espoir et de laisser la vie suivre son cours. Il est vrai que le temps arrange les choses. xoxo

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