À la fille que j’aurai (peut-être) un jour

Par Kharoll-Ann Souffrant.

J’avais environ 12 ans lorsque j’ai fait un rêve assez particulier. Je me suis vue dans ma maison, avec une fille, ma fille. Je ne me souviens pas du nom que le père et moi lui avions donné. Mais elle était adolescente, âgée sans doute de 14 ou 15 ans. Et elle me reprochait de trop travailler. De ne pas passer assez de temps en famille. De ne pas passer assez de temps avec elle.

kharoJe ne sais pas pourquoi j’ai rêvé à cela à un si jeune âge. Parce qu’à 12 ans, l’idée d’avoir des enfants et une famille était certes présente, mais c’était quelque chose de beaucoup plus vague et nébuleux dans mon esprit comparativement à aujourd’hui. Bien que je savais foncièrement que je voulais aider des gens dans ma carrière, je n’avais pas non plus une idée claire du travail que j’allais occuper adulte.

Ce rêve, je m’en souviendrai toujours parce que 11 ans plus tard, je travaille effectivement beaucoup. Et je sais pertinemment que cette tendance ne risque pas de changer à la venue d’un conjoint ou d’un enfant. Tout du moins, si elle change, ce ne sera pas facile et avec aise. Parce que, heureusement ou malheureusement, mon équilibre mental et mon bien-être passe actuellement par les choses que j’accomplis et que je réalise dans ma vie professionnelle. Je me définis par ce que je fais, pas suffisamment par ce que je suis.

Et le fait d’étudier dans l’une des meilleures universités au pays ou d’être en contact avec des gens ayant accompli et réalisé des choses extraordinaires en dehors de l’école ne m’aide pas. Je me compare et je veux être à la hauteur. Je redouble d’efforts quitte à passer moins de temps avec mes amis ou encore ma famille. Je tiens à réussir, à réaliser mes rêves coute que coute et l’idée « d’échouer dans la vie » me provoque une certaine anxiété.

Ma mère est au foyer. Mon père n’a pas eu la chance d’aller à l’université. Je viens d’une famille nombreuse. Mes parents sont originaires d’Haïti et bien que je ne sache pas avec précision ce qu’ils ont vécu ou vu dans la perle des Antilles avant leur arrivée au Canada, ils font partie de la génération du régime Duvalier. Et il est clair que ça teinte, d’une façon ou d’une autre, l’héritage qu’ils veulent me laisser. Quand j’entends mon père me dire « Kharo, je veux que tu fasses mieux que nous » ça m’ébranle beaucoup. Pas parce qu’il veut me mettre la pression. Parce qu’il sait que je mérite mieux que la vie qu’eux ont eue. Je suis fière de la résilience et de la capacité d’adaptation qu’ils m’ont inculquée. Je suis fière de mes parents en tant qu’être humains. Et je sais moi aussi que je mérite mieux que ça. Mes parents ne sont pas du genre à se plaindre. Je sais qu’ils ont fait de leur mieux. Je les aime beaucoup. Mais ça n’a pas toujours été facile pour eux.

Un jour, j’étais à une cérémonie de remise de bourses d’études d’excellence. Et la députée de mon territoire s’adressait à la foule présente en expliquant sa réalité en tant que mère de famille et politicienne. « J’ai toujours cru que la conciliation travail-famille, c’était de mettre 100% dans son travail et 100% dans sa vie de famille. Maintenant que j’ai un enfant, je réalise que je dois faire des sacrifices et des concessions autant dans ma vie familiale que dans ma vie professionnelle. »

Ça m’a beaucoup parlé. Et si la vie m’offre le privilège d’avoir un conjoint et un enfant un jour, je vais tâcher d’y réfléchir. Parce qu’actuellement, je ne pense pas être prête à ralentir la cadence. Non seulement, j’aime trop mon travail mais en plus, je ne suis pas certaine d’être réellement compétente en tant que mère ou conjointe potentielle. Il est vrai que je me sens parfois fatiguée ou anxieuse. Il est vrai que je devrais m’accorder du temps ne serait-ce que pour apprécier le chemin parcouru ou être avec les gens que j’aime et qui m’aiment. Il y a définitivement des raisons dans mon passé qui explique mon besoin de contrôle qui est aussi fort. Mais actuellement, c’est ce qui me tient debout et me permet de fonctionner. Et disons qu’il y a des façons de gérer ses émotions qui pourraient être pire que cela. Le travail, ça passe encore.

J’espère que si j’ai une fille un jour, qu’elle comprendra que même si sa grand-mère a fait le choix de rester à la maison pour s’occuper de ses enfants et que c’est très louable, que sa maman à elle a besoin de travailler pour être une meilleure maman pour elle.

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