Éducatrice spécialisée et humaine

Ce texte a été rédigé par Annie Murphy, éducatrice spécialisée en santé mentale.

Annie Murphy, intervenante en santé mentale

Annie Murphy, intervenante en santé mentale

Avec tout ce qui se passe ces temps-ci dans le réseau de la santé, il y a de quoi se sentir perdu et déboussolé.

Coupures dans les services, coupures dans le personnel, abolitions de postes et nombreuses restructurations, il est faux de crier haut et fort que les usagers n’en sont pas atteints. Je suis moi-même aux premières loges de ce triste spectacle et je dois avouer qu’outre les patients, il y a également le personnel qui s’en retrouve affecté.

On compte les cas d’épuisements à la pelletée, des tensions dans les équipes de travail et le manque de ressources font en sorte que nous ne savons plus comment s’arrimer afin d’offrir des services et des soins de qualité à notre clientèle.

C’est grave.

Cette impression d’échec met un stress considérable sur le personnel responsable de prodiguer des soins et services aux usagers; pas étonnant que la santé mentale des employés du réseau de la santé fasse partie de l’une des plus fragiles.

J’ai toujours adoré mon travail. Ce sentiment du devoir accompli de mettre des moyens en place pour développer l’autonomie de mes clients. L’impression de travailler en quelque sorte à un monde meilleur, à quelque chose de fondamentalement utile. J’amène des gens atteints de troubles de santé mentale sévères à retrouver leur place dans la société.

On oublie souvent que le principal outil de travail de l’intervenant est sa personnalité et que dans les moments où il ne va pas bien lui-même, il est difficile de faire correctement son travail. Ceci étant dit, j’ai envie de parler du défi qui consiste à travailler comme intervenante en santé mentale lorsque que nous en sommes nous-mêmes atteints.

Au début de l’été, suite à une dépression sévère et un long arrêt de travail, j’ai reçu un diagnostic de maladie affective bipolaire.

Ouf.

Moi qui aimait tant mon travail, qui ressentait dans ma vie un grand sentiment de compétence à peu près seulement dans ma vie professionnelle, j’allais devenir qui, moi? Comment avoir une crédibilité auprès de mon équipe de travail, mais surtout, auprès de moi-même? Comment me sentir compétente à aider des gens aux prises avec une maladie mentale alors que je n’arrivais même pas à gérer la mienne?

Re-ouf.

J’ai passé des semaines à me remettre en question, à me questionner à savoir si j’étais capable de continuer à faire ce travail. Le sentiment de l’imposteur n’a pas tardé à se présenter.

Puis un jour, ma thérapeute m’a dit quelque chose d’important : « À la base, tu as un savoir-être pour faire ce métier…rien ne t’enlèves ce savoir-être. Et cette expérience bien personnelle de maladie mentale qui t’afflige te rendra doublement humaine et empathique face à tes clients dans ton travail et face aux gens atteints dans la vie en général ».

Elle m’avait prévenue que je ne travaillerais plus de la même façon, et elle avait raison.

À mon retour au travail à la fin août, j’ai vu des humains derrière des gens à soigner. Surtout, j’ai vu des gens avec des rêves et projets bien personnels et propres à eux qui comptent pour beaucoup plus que les objectifs de réadaptation que le ministère m’impose.

Qu’est-ce que ça fait que le client laisse trainer trois vêtements dans sa chambre, qu’il ne brosse pas systématiquement ses dents tous les matins, qu’il porte deux jours le même chandail? On s’en fout, je fais pareil aussi parfois! Mon véritable travail, ce n’est pas de faire « fitter » des  citoyens dans un moule social, c’est d’amener des êtres humains, dans toutes leurs imperfections et leur humanité à jouir d’une vie qui les allume.

Si le réseau de la santé est aussi malade en ce moment, si son personnel et ses usagers en sont affectés, moi je pense qu’il faut seulement ne pas oublier que nous sommes simplement des êtres humains en relation d’aide avec d’autres humains. Rien de plus, rien de moins.

Être plutôt que faire, enseigner plutôt que diriger, accepter au lieu de juger…

Si la bipolarité m’a permis de retrouver en moi une part d’humanité oubliée, je remercie la vie d’en être atteinte.

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4 réflexions sur “Éducatrice spécialisée et humaine

  1. Merci pour ce témoignage, mon histoire est presque la même que vous. Nous sommes si près des gens que maintenant mon travail est encore plus valorisant.

  2. « moi je pense qu’il faut seulement ne pas oublier que nous sommes simplement des êtres humains en relation d’aide avec d’autres humains. Rien de plus, rien de moins. »

    Malheureusement, tout est fait dans le réseau de la santé mentale pour déshumaniser des personnes fragiles. Le fonctionnement de l’établissement de soin psychiatrique est source d’interrogations que de représentations. Les logiques de dépossessions de maltraitance sont bien inscrites dans les relations patient-soignant. Je suis témoin de ce fait parce que ma compagne est morte le 31 janvier 2014 à l’âge de 43 ans à Aix-en-Provence à cause des mauvais traitements qui lui ont été infligées par sa psychiatrie et l’ensemble des services auxquels elle dépendait. Voir les détails sur ; http://www.cvjn.over-blog (Collectif Vérité et Justice pour Nathalie). Quand des soins se transforment en maltraitance c’est toute la psychiatrie dans ce pays qui mise en cause.

  3. Par hasard après avoir parcouru de nombreux articles sur la bipolarite , je tombe sur votre poème. Oui je dis poème je l ai ressenti comme cela. Vous m avez conforte qu être bipolaire et éducatrice en psychiatrie sont compatibles. J ai 52 ans diagnostique bipolaire depuis 10 ans. Traité au lambibol 200 et citalopram. Je travaille dans une prison psychiatrique depuis 12 ans et j adore ma profession. Cependant mon plus grand chagrin est la maniere dont on me stigmatise dans l institution . Les bruits de couloirs me rapportent que la direction dit que je flambe,que je suis exalte et j en passe…les reproches principaux au niveau travail sont  » tu es trop gentille, trop dans les emotions,tu te fais manipuler etc… » Heureuse ment les patients me renvoient tout autre chose »avec toi,je me sens comprise, tu es humaine, » les familles me disent la même chose. Je sais que je suis dans le bon et ne remets pas mon professionnalisme en cause , ma seule difficulté par moment est que je suis une éponge et que je ne mesure pas toujours mes limites . Je m epuise par moment ,mais j ai compris qu’elle hygiène de vie me convenait. Il m arrive parfois en sortie dde abuser de la boisson comme mes amis. Les répercussions le lendemain sont douloureuses (honteuse, perte de estime) .j ai entreprises un poste graduat en analyse systemique, je viens de terminer ma deuxième année avec les
    Meilleures cotations de la classe ( parfois besoin de me valoriser 😃) . Hé oui ça c’est est la chance des bipolaires gérer tout boulot 4 grands enfants, un petit fils de 14 mois que je garde tous les lundi et des études. .. Ma grande erreur à été de m être confie à une collègue sur ma maladie et tout s est répandu comme une traîne de poudre. On me stigmatise tant mieux, maintenant je interprète cela comme de la jalousie , et mon plus grand souhait serait de m en aller prochainement vers d autres horizons professionnels et de leur dire.. je flambe je flambe et je pars et maintenant demerder vous car notre richesse c est notre énergie, tous ces projets qui se bousculent dans la tête et qu on arrive à mettre en place avant parfois c est vrai de s effondrer mais on remonte toujours en selle ..allez vive nous . Maintenant dodo lambibol citalopram et huile essentielle de lavande pour la serenite …bonne nuit ..

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