La trahison de vos corps

5h34. Dimanche matin. Ça fait un moment que j’ai ressenti cette fébrilité qui m’empêche de dormir.

Mes idées tourbillonnent depuis hier soir. Depuis que je suis passée voir Guylaine Guay et son Steve, au Salon de l’Autisme.

Pourtant, je suis devant mon clavier d’ordinateur à hésiter. À peser mes mots, à trop réfléchir. Ce n’est pas comme ça qu’on écrit. On écrit avec son cœur. Et comme personne n’est devant nous, on n’a pas ce filtre social qui module nos propos. Aucun intermédiaire entre notre pensée et les mots qui apparaissent noir sur blanc (certains internautes devraient davantage utiliser leur tête que leur cœur, rempli de frustration, lorsqu’ils se trouvent derrière un écran mais ça, c’est une autre histoire).

L’écriture est ainsi une action très intime. Soi avec soi. Soi face à ses mots, à ses pensées brutes. Qu’on partage (ou pas) par la suite. Voilà pourquoi les auteurs sont sans doute si sensibles à la critique même si, comme l’écrit Dany Laferrière, nos livres n’en ont rien à faire, de plaire ou non. Celui qui les écrit, qui se livre, peut-être plus. Mais si on pense à cela en écrivant, on est foutu. La fluidité n’y est pas, le cœur non plus.

Je suis réveillée alors qu’il fait noir, alors que mon gourmand de chat refuse son bol de nourriture tant il est endormi, encore. Et je pense. Non, je ressens.

Je ressens l’émotion qui m’a serré la gorge, hier soir, devant Guylaine et Steve. Alors que je tenais un roman entre les mains – La trahison des corps. Que je voulais leur remettre.

Parce que tout comme ma Camille, leur France, la soeur de Guylaine, s’éteint doucement, brutalement. Alors qu’il y a deux mois encore, elle n’avait qu’un petit mal de dos qui l’a menée à consulter un médecin. Alors qu’elle n’avait pas encore entendu ces mots : « Vous avez un cancer incurable ».

Parce que derrière ma Camille, il y a une Shantal. Une collègue de travail que j’ai très peu connue. Deux mois, tout au plus. Elle était prof d’arts plastiques dans une école primaire alors que moi, j’y étais psychoéducatrice. C’était en 2011, alors que je venais de terminer ma maitrise.

Shantal, je la croisais tous les jours, à poser les œuvres de ses élèves au mur, afin d’enjoliver les corridors tristes de l’école. À se reculer de son affichage, surtout, pour admirer les créations de ses petits apprentis. Elle avait tant de fierté, dans le regard. De douceur, aussi, et d’amour.

« Qu’elle est belle », que je me disais chaque fois que je l’apercevais au loin, alors qu’elle ignorait qu’elle était observée. « Quelle vitalité, cette fille! ».

Ouais. La vitalité. C’était le mot qui me venait chaque fois que je la voyais. Pourtant, deux mois plus tard, j’apprenais qu’elle avait un cancer. Incurable. Et une fille de 13,14 ans. Et des collègues, des amis, un mari, une famille. Une vie qui lui glissait entre les doigts.

Elle est morte quelques mois plus tard. Avant sa mort, je lui avais écrit, via les réseaux sociaux.

« …Tu m’as inspirée une histoire semblable à la tienne.

Une femme lumineuse, emplie de vitalité qui, sans crier « gare », se fait assaillir par les envahisseurs. Par la maladie.

Je vois déjà mon personnage; une femme inspirée de toi, de tes forces, de tes vulnérabilités. De celles que j’ai entre-aperçues, de celles que j’imagine. J’ai hésité longuement avant de t’écrire; je ne savais pas comment tu prendrais mon message, mon inspiration, mon désir d’immortaliser ce que tu évoques pour moi.

Mais je me suis dit que tu comprendrais; une authenticité ne peut faire autrement qu’en comprendre une autre.

Merci, Shantal. Merci d’avoir éclaboussé de luminosité ma vie.

Stéphanie »

Et elle m’a fait le cadeau de me répondre. Ceci, entre autre :
« …Je ne savais pas que tu écrivais. En fait, malheureusement, nous n’avons pas eu la chance de bien se connaitre. C’est très touchant ce que tu m’as écrit. Je le prends sincèrement comme un cadeau. Car, vois-tu ton témoignage me donne des forces pour continuer ce que j’ai à accomplir, c’est-à-dire à marcher sereinement vers ma mort… »

Shantal, il y a beaucoup de toi, dans ma Camille. Et maintenant, de toi, France.

La dédicace telle qu'on peut la lire dans "La trahison des corps"

La dédicace telle qu’on peut la lire dans « La trahison des corps »

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