Arrêt forcé – par Catherine Duboc

Catherine est enseignante de 5e année à l’École Buissonnière. C’est d’ailleurs là que je l’ai rencontrée, alors que j’y étais psychoéducatrice. Une prof grandement appréciée de ses élèves, en raison de son sens de l’humour, de son humanité et de son amour pour eux. D’ailleurs, son groupe, une année, lui a offert un chat comme cadeau de fin d’année!

Malheureusement, Catherine s’est blessée au tout début de l’automne, ce qui l’a obligée à prendre une pause du travail qu’elle aime tant pour prendre soin de son corps, d’elle-même, pour une fois. Car, comme plusieurs d’entre nous, Catherine a tendance à s’oublier. Je la laisse donc raconter les apprentissages qu’elle a effectués au cours des derniers mois. 

Bientôt deux mois qu’on aura eu ce stupide accident.  La tuile…  Le temps d’une seconde de distraction et hop, la chute.  Au début, on se dit qu’on en sera quitte pour un beau bleu, mais le lendemain au réveil, difficile de passer à côté : plus moyen de poser le pied.  Urgence, attente interminable, radiographies, l’attente encore, médecin et le verdict tombe : la rotule est fracturée.  Quelle poisse!

On hérite alors d’une merveilleuse attelle qui nous bouffe la moitié de la jambe et d’une non moins extraordinaire paire de béquilles.  Au départ, on ne réalise pas trop.  On pense naïvement que la vie va se poursuivre.  On s’imagine déjà gambadant de ci de là, de l’autobus au métro, du marché au boulot, bref, pour un peu, on s’embarquerait pour un safari.  Le choc n’en est que plus grand lorsque le lendemain à peine, on réalise avec effroi que plus rien n’est simple.  La maîtrise des bestioles en aluminium n’a rien d’inné, prendre une douche est un sport dangereux et puis, plus moyen de tenir quoi que ce soit.  Faire le ménage, l’épicerie, on oublie.  En prime, il y a la douleur, l’enflure, l’inconfort.

Commence alors une vie d’éclopé.  Une vie qui s’égrène lentement dans un périmètre  restreint.  Une vie où on ne rêve que de se laisser choir d’un siège à l’autre, une vie d’abord faite de dépendance, d’impatience, de colère et de frustration.  Tout se déroule au ralenti, cloîtré, accompagné par l’omniprésent cliquetis des béquilles.

Crédit photo : Catherine Duboc

Crédit photo : Catherine Duboc

Le temps passe.  Peu à peu, on lâche prise et on se surprend à savourer le silence et le ronronnement des chats qui visiblement se réjouissent de notre présence.  On apprécie les visites impromptues des amis et des collègues que l’on voit sous un jour nouveau.  On a le temps d’écouter le CD apporté par unetelle, de visionner la série conseillée par untel, de lire le roman fourni par tel autre.  Assis à la table de la cuisine, on observe les arbres qui se dépouillent de leurs feuilles et l’écureuil qui déchiquète la housse de barbecue du voisin pour chaudement garnir son nid pour l’hiver.  On découvre une vraie générosité, gratuite et spontanée : les voisins qui offrent de dépanner, les inconnus qui veulent aider, le regard de ceux qui comprennent et souhaitent réconforter. Le vacarme intérieur s’apaise, on accepte de se soigner, on choisit enfin de s’arrêter et les préoccupations d’autrefois paraissent désormais bien futiles.  Quelque part dans le détour, on s’était peut-être un peu oublié.

Pendant ce temps, un os s’est reconstruit.  Commence alors le bal des tendons qui tirent, des ligaments qui coincent, des os qui craquent, des exercices, des balades qui s’étirent de plus en plus, des séances d’ostéo où l’on réapprend à marcher.  Hé oui, après tant d’années, il a suffi de quelques malheureuses semaines pour oublier.  Les endroits familiers redeviennent accessibles et ça fait un bien fou.  Le marché Jean-Talon avec son ambiance animée et ses étals diversifiés nous a particulièrement manqué.  Les marchands nous saluent, nous demandent ce qui est arrivé.  On remplit le sac à dos et on ne sait plus où donner de la tête.  On a l’impression que ça fait une éternité.  On repart le cœur léger et le sac bien trop rempli.  On a mal, mais on en rit.  Pour une fois, c’est nous qui avons choisi!

Les jours s’écoulent et on se sent enfin prêt à reprendre le collier.  Bien sûr, on s’inquiète.  On marche encore le pas mal assuré, canne à la main comme garantie de sécurité.  On a le mouvement saccadé et on sent toute sa vulnérabilité, mais qu’importe; on a le sentiment d’avoir triomphé.  On craint aussi l’engrenage de la routine qui pourrait revenir nous happer, mais on plonge sans plus hésiter.  Rapidement, les appréhensions disparaissent.  Évidemment, on n’est pas au sommet de notre forme, mais quel bonheur de retrouver l’environnement coutumier, les corridors tapissés de dessins colorés et le joyeux brouhaha des élèves dès leur entrée.  On a de nouveau des dizaines de regards à croiser et, cette fois, on veut prendre le temps de s’arrêter.  La vie reprend son cours même si au fond de soi, on a la sensation d’avoir un peu changé.

On voudrait conclure en disant que c’est bien de se casser le genou, mais franchement, on a du mal à s’y résoudre.  Pour aujourd’hui, on se contentera d’un simple « ça peut avoir des avantages un arrêt forcé », même s’il nous coince  un peu en travers de la gorge.  Que voulez-vous, l’hiver s’est pointé le nez, alors on a peur de glisser et on n’arrive toujours pas à maîtriser les foutus escaliers.

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