Bouquineuse Boulimique

Cet article est le troisième de la série « Inspiration ».

Salon du Livre de Montréal, 17 novembre 2012. Je parle de tout et de rien avec une éditrice, au 5 à 7 organisé par Librex. Alors que j’ouvre la bouche, que je place mes lèvres et que j’emplis mes poumons d’air pour propulser les mots qui font la file dans ma tête, je reçois un coup derrière la jambe. Je me retourne et dirige mes yeux vers le sol. Je vois quelqu’un penché qui tente de ramasser une canne. Cette même personne se relève en s’excusant et en me souriant. Nous nous reconnaissons; nous nous sommes rencontrées d’abord sur Twitter puis dans un lancement, quelques mois plus tôt.

Yannick tient un blogue littéraire, Livresquement boulimique , sur lequel elle critique les romans québécois qu’elle reçoit. Il y a deux ans qu’elle a commencé à partager ses avis sur ses lectures. Quand je lui ai demandé depuis quand elle était bouquineuse boulimique (son avatar sur Twitter), elle a répondu en riant :

–          Depuis toujours!

Mais depuis deux ans, elle fait ainsi la promotion de la littérature d’ici, du talent d’ici, détenu par des auteurs d’ici. Elle permet aussi à d’autres bouquineurs boulimiques de connaitre de nouveaux titres à se mettre sous la dent ou plutôt, sous les yeux.

Au tout début, elle se procurait elle-même les livres. Ça veut dire plusieurs par semaine. Ça veut dire plus d’une centaine de dollars par semaine. Alors que son blogue ne lui rapporte rien, financièrement parlant. Mais une année s’est écoulée et Yannick s’est créée une place de choix dans le cœur des auteurs et des éditeurs. Maintenant, c’est elle qui reçoit les ouvrages par la poste, qu’elle prend soigneusement en photo à chaque semaine, au plus grand bonheur de tous!

Lorsque je lui demande où elle trouve le temps de lire tous ces bouquins, en plus de les commenter et de publier ces dits commentaires, Yannick me dit que c’est beaucoup plus facile depuis un an; depuis qu’elle est en arrêt de travail.

Dans la trentaine, Yannick s’est réveillée, par un matin comme les autres. Ou presque. Ce matin-là, elle constate qu’elle n’arrive pas à faire ce qu’elle pouvait faire la veille : croiser ses doigts. L’index sous le majeur. Vous voyez? Elle a essayé pendant des mois, en vain. Puis, elle constatait qu’elle avait parfois du mal à s’habiller; non pas à agencer ses vêtements. Mais à faire les mouvements lui permettant de s’habiller, éventuellement. Vous savez, comme se pencher, lever les jambes, les bras. Des mouvements qu’on fait depuis l’âge de 2, 3 ans, sans trop d’embûches.

Elle s’inquiète, évidemment. Et consulte son médecin. Diagnostic? Sclérose en plaques. « Merci, bonne journée, Madame ».

Pas de remède; la sclérose en plaques ne se guérit pas. Pas d’indice sur la cause; les recherches ne permettent pas encore d’en identifier une. On sait cependant que c’est une maladie auto-immune; ce qui signifie que c’est notre propre corps qui nous fait défaut. Vous savez, quand on dit qu’on est notre pire ennemi…

On sait cependant que la sclérose en plaques, en s’attaquant au système nerveux central, affecte la transmission d’informations des neurotransmetteurs, ce qui affecte à son tour l’équilibre, entre autres.

Aujourd’hui, Yannick a 40 ans. Même si elle a l’air de 25.

–          40 ans? Ça se peut pas! Tu n’as pas une seule ride!

–          Non non, regarde, fait-elle en retirer ses lunettes et en plissant les yeux.

Je m’approche pour regarder de plus près.

–          Hen! Où, ça?

Elle pointe son œil gauche en disant :

–          Regarde je commence à avoir de petites ridules!

Je m’esclaffe. Elle rajoute,

–          On est chanceux, nous qui avons la peau foncée : on ride moins.

Je ne crois pas que seule la nuance de sa peau soit la cause de cette absence de rides; je crois que le bonheur y est pour quelque chose.

Parce que Yannick est heureuse et ça parait. Yannick n’a pas l’air d’une personne « malade ». Plus jeune, je croyais que la maladie, ça n’arrivait qu’aux vieux. Et que quand on était malade, on n’était que ça : malade.

Je ne savais donc pas que la maladie pouvait avoir de la grâce, tout dépendant de la personne qui la porte. Je ne savais pas qu’on Yannick Ollassapouvait faire des blagues quand on échappe sa canne et qu’elle se heurte à des paires de jambes au passage. Je ne savais pas qu’on pouvait se relever, replacer élégamment ses lunettes jolies comme tout sur son nez, avant que son petit sac Louis Vuitton ne vienne tinter sur ladite canne.

J’ai compris, il y a quelques années, qu’on est beaucoup plus qu’une maladie, qu’une étiquette, qu’une vulnérabilité.

Je confirme, en regardant Yannick, qu’elle est beaucoup plus qu’une femme atteinte de la sclérose en plaques. Elle est une amoureuse, une maman, une amie, une sœur, une fille, une auteure, une bouquineuse boulimique. Qui peut s’épanouir malgré la maladie – grâce à la maladie.

-Stéphanie Deslauriers

Pour de plus amples informations, consultez le site internet de la société canadienne de la sclérose en plaques au http://mssociety.ca/fr/default.htm .

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