« C’est comme un diabète de l’âme » – Marie-Sissi Labrèche

Dimanche après-midi, il fait beau, c’est l’automne, les feuilles colorées emplissent le sol, le ciel, et virevoltent en tous sens. Je suis assise avec une ancienne amie de l’école secondaire qui avait fait la tournée des classes, en secondaire 3, pour expliquer ce qu’était la dépression et comment elle avait vécu la sienne, une année plus tôt. C’est à ce moment, en fait, que j’ai appris qu’elle avait fait une dépression, une année plus tôt. Et je la revois, assise sur le coin du bureau du prof, sûre d’elle, déboussolante, à force d’être si en confiance. Et je me rappelle d’une phrase qu’elle avait dite, parce que je la trouvais tellement belle (sa phrase, là…mais elle aussi, il faut se le dire, elle est belle en maudit!) : « J’ai embarqué dans ma p’tite barque, pris une couverture, et je me suis laissée aller le long de la rivière ».

Et je la revois, 8 ans plus tard, pour qu’elle me raconte encore. Pour qu’elle me raconte à travers ses yeux de femme de 23 ans, qui a du recul par rapport aux émotions qui l’ont envahie, alors qu’elle était encore une toute nouvelle adolescente. Et elle a accepté, en se disant qu’elle allait raconter les mêmes histoires, avec les mêmes mots, avec les mêmes virgules, avec les mêmes intonations.

D’aussi loin qu’elle se rappelle, Sarah a toujours été une fille assez à cheval sur les règles. En secondaire 1, elle a lu les règlements de sa nouvelle école secondaire au complet, pour se rendre compte qu’elle devait, en tout temps, avoir sa carte étudiante sur elle. Elle se faisait donc un devoir d’avoir, en tout temps, sa carte étudiante sur elle. Un matin, alors qu’elle attendait l’autobus, panique! Sa carte étudiante n’est pas dans sa poche de jeans (qu’elle choisissait pour qu’ils en aient, des poches, pour qu’elle puisse y glisser sa carte étudiante, justement).

Et d’aussi loin qu’elle se rappelle, elle a toujours été une fille intense émotionnellement. Les bonheurs sont décuplés, tout comme les malheurs et les déceptions. À 14 ans, crise de larmes : elle doit rédiger un mot pour sa mère, qui fêtera ses 40 ans et elle en est incapable. Elle n’arrive pas à écrire, à trouver les mots. Sarah est complètement déconfite, à ce moment. Puis, elle réalise que quelque chose ne va pas. Que ce n’est pas elle, de pleurer autant; que ça ne lui ressemble pas, d’être autant envahie.

Puis, encore un autre soir, elle est assise dans le corridor de la maison et elle se vide de toutes les larmes de son corps. Ses parents sont avec elle et ils s’inquiètent. Probablement parce qu’ils ne comprennent pas.

Et pourtant, ce qui bouleverse tant Sarah, ce n’est qu’elle n’ait pas encore terminé son travail de sciences physiques, qui est à remettre pour le lendemain matin. C’est de constater dans quel état elle est, en raison du fait qu’elle n’ait pas terminé ce dit travail.

Rapidement, elle décide d’aller consulter le psychologue scolaire. Et elle avoue qu’elle ne sait pas si elle aurait fait de même, si elle avait été un gars, adolescent, qui n’est pas « supposé » ressentir tant d’émotions complexes et floues. Elle (il) aurait peut-être eu plus peur d’elle (lui)-même et du regard des autres.

C’est ce psychologue qui la met sur la piste d’une dépression et qui lui recommande fortement d’aller consulter son médecin. En allant le rencontrer, elle se sent encadrée, « comme si elle souffrait d’une maladie physique ». Car en effet, la dépression consiste en une carence au niveau de certains neurotransmetteurs (la sérotonine, par exemple); ces derniers étant moins nombreux ou ralentis, ils ne peuvent accomplir adéquatement leur travail, qui consiste à transmettre un message d’un neurone à l’autre. C’est pourquoi elle se fait prescrire des antidépresseurs.

Sarah bénéficie ainsi d’un suivi rigoureux auprès de son médecin, qui la voit à intervalles réguliers, dans le but de constater où elle en est par rapport à la présence, à la fréquence et à l’intensité de ses symptômes dépressifs.

Parallèlement à ce soutien professionnel, Sarah est encouragée par son médecin à consulter un thérapeute dans le but de pouvoir bénéficier d’une oreille attentive, objective et extérieure afin qu’elle puisse parler sans se censurer de ce qu’elle ressent. (Le but de la thérapie est aussi d’aider la personne à s’outiller adéquatement pour faire face aux différentes situations stressantes.) Sarah considère, avec du recul, que cette thérapie n’a pas nécessairement eu d’effets sur elle, sur son sentiment dépressif, sur ses symptômes. Par contre, elle constate que le fait de pouvoir parler ouvertement à quelqu’un lui a fait du bien.

Parce que Sarah se sentait coupable de parler à ses amies; elle ne voulait pas les irriter, leur mettre de la pression sur les épaules et se faire trop insistante. Par contre, elle dit avoir cibler quelques amies proches avec qui elle avait envie de parler de ce qu’elle ressentait et avec qui, sans doute, elle se sentait écoutée et ne sentait pas le jugement de leur part.

Il est certain que, nos amis, aussi extraordinaires soient-ils, ne se sentent peut-être pas toujours à l’aise avec l’idée de parler de choses aussi intenses, aussi émotionnelles. Ils ne se sentent peut-être pas à l’aise non plus de nous voir dans un état de vulnérabilité profonde. Il se peut que ces amis, cette famille, sentent qu’ils ne reconnaissent plus la personne qu’ils connaissaient avant, qu’ils soient déstabilisés par tant de souffrance, et de verbalisations de souffrance, surtout. Faut-il les blâmer? Non. Car peut-être qu’un jour, ce sera nous-mêmes qui auront un(e) ami(e) et que nous nous sentirons complètement dépassés, surpris, impuissants. Pas étonnant que tant de gens atteints de troubles de santé mentale (schizophrénie, trouble de la personnalité, maniaco dépression, pour ne nommer que celles-là) soient si isolées; dans une grande proportion des cas, ces gens n’ont plus (ou presque plus) de contacts avec leurs proches, alors qu’une personne atteinte d’une maladie physique, tel un cancer, est plus souvent qu’autrement très bien entourée. Peut-être sommes-nous trop sollicités, par la société, à toujours prétendre que tout va bien, que nous pouvons en prendre davantage sur nos épaules, que nous sommes équilibrés, sains, en santé, heureux, tout le temps, tous les jours, à toutes les heures, les minutes et les secondes du jour. Peut-être qu’on nous dit trop « ben non, ben non, pleure pas » alors que, maudit que ça fait du bien de pleurer et que c’est sain et normal? Peut-être qu’on pointe trop la tristesse, la colère et la jalousie, entre autres, en disant qu’il s’agit d’émotions négatives et qu’ainsi, il faut les cacher, les gérer en silence et ne pas trop les ressentir souvent et intensément? En fait, aucune émotion n’est positive ou négative. Elles sont juste des émotions.

Alors, de voir quelqu’un qui n’arrive plus à contenir ce trop plein d’émotions, qui n’a plus la force de faire semblant, ça déstabilise. Peut-être qu’on a peur que ce soit contagieux? Peut-être qu’on a peur que ça nous arrive? Peut-être que la détresse avouée de l’autre nous reflète notre propre détresse cachée? Enfin. Sarah.

Sarah était découragée dans les premiers mois de la prise de sa médication : ça ne faisait pas effet immédiatement car ça ne fait jamais effet, immédiatement. Elle dit même que ces deux mois ont probablement été les pires mois de son processus; tu sais ce que tu as, tu sais ce que tu dois faire, mais aucun résultat. Aucune amélioration. Encore un manque d’énergie, de l’apathie; l’envie de rien.

Heureusement, la direction de l’école a été conciliante avec Sarah : elle devait assister à moins de cours et n’avait pas à participer à tous ceux auxquels elle assistait. Et lorsque les autres élèves de son niveau scolaire lui posaient des questions, elle répondait honnêtement, tout simplement. Et à aucun moment elle ne s’est sentie jugé par les autres adolescents de 14 ans.

Sarah considère que le fait qu’elle ait continué de fréquenter l’école à ce moment a été très bénéfique pour elle; elle continuait de socialiser, de voir du monde, de voir ses amis.

Sarah ne le sait peut-être pas, mais elle a été très proactive dans sa guérison. Elle en a rapidement parlé à ses proches, elle est rapidement allée consulter un psychologue, puis un médecin. Elle a pris sa médication, telle que prescrite, elle a convenu qu’il était plus sain pour elle d’aller à l’école plutôt que de se morfondre chez elle puis, elle a décidé d’en parler ouvertement aux élèves lui posant des questions en plus d’accepter de faire une tournée des classes l’année suivante. Par son attitude d’ouverture, elle a probablement attiré, en retour, l’ouverture des autres. Et en ne se cachant pas de sa dépression, elle a pu, probablement, l’accepter plus rapidement, la verbaliser plus rapidement et s’en remettre, aussi, plus rapidement. À sa façon, elle a détruit certains tabous, ou a empêché certains ados de 14 ans, aujourd’hui âgés de 23 ans, d’en avoir et d’en transmettre.

Ce n’est que plus tard qu’elle a réalisé que cette dépression avait sans doute été déclenchée par un mal-être, un malaise vis-à-vis du fonctionnement de l’école qu’elle fréquentait et des attentes qu’on avait envers elle. Aujourd’hui, elle tente de trouver un équilibre entre ce qui est adéquat socialement et ce qu’elle a réellement envie de faire, de penser, de dire et de vivre.
« Je crois qu’on peut souffrir d’un cadre qui nous est imposé et que d’en sortir, ou de prendre la liberté de l’approcher à sa manière peut être la solution au mal-être vécu par beaucoup de gens. Multiplier les expériences nous permet d’être en contact avec d’autres manières de faire et de penser et de trouver la façon avec laquelle on arrive à se réaliser en restant fidèle à soi-même. Il est certain que j’ai réagi plus fortement que la moyenne des gens, mais après-coup je dirais que c’est aussi le fait que je sois peut-être plus sensible et plus émotive qui a fait en sorte que je craque de cette façon ».

À la fin de notre rencontre, Sarah m’a dit que finalement, elle avait raconté les mêmes histoires, avec des mots différents, avec des virgules placées ailleurs, avec d’autres intonations. Parce que sa perception a changé, parce qu’elle n’est plus ado, désormais. Parce qu’elle a du recul, parce qu’elle a réalisé autres choses, parce qu’elle a réalisé qu’elle en a appris, des choses.

-Stéphanie Deslauriers

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